dimanche 12 juin 2011

Schwartz (2000). Emotion, Cognition et Prise de décision

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Nos émotions influencent nos choix, tout autant que nos choix influencent nos émotions. C'est quelque chose que tout un chacun peut expérimenter, quand, par exemple, on décide de ne pas aller à une soirée parce qu'on ne va pas très bien, ou qu'on regrette le lendemain, quand on va mieux, de ne pas y être allé. Les chercheurs essayent de créer des liens entre les concepts d'émotion, de prise de décision et de cognition. Que ce soit à propos des émotions vécues durant la prise de décision, celles qui viennent après, ou même celles qui précèdent (i.e. le rôle de nos expériences passées).

Les émotions pendant la prise de décision
L'humeur et les émotions peuvent fortement influencer les processus cognitifs. On sait notamment qu'on va pouvoir mieux encoder un souvenir s'il est relié à une émotion, qu'on se souvient mieux des souvenirs qui sont de la même valence (positifs ou négatifs) que notre état actuel. Pour prendre une décision, l'état affectif peut parfois être un argument qui fait valeur de jugement. Pour n'importe quel événement rencontré, on va avoir tendance à le voir positivement si on est dans un état positif, et négativement si on est dans une humeur négative, même si l'événement n'a aucun rapport avec l'humeur. Par contre, cela ne fonctionne plus si on se rend compte qu'on juge non pas l'événement objectivement mais avec des émotions qui n'ont rien à voir avec l'événement. Dans ce cas, on redevient "objectif" en prenant conscience que nos émotions altèrent le jugement de quelque chose qui n'a rien à voir.
Dans une situation de prise de décision, les émotions vont entrer en compte pour augmenter l'accessibilité de ce qui est correspondant à notre état émotionnel, et en prenant en compte les tenants et aboutissants émotionnels de chaque choix possible. Quand on est d'humeur positive, on va avoir tendance à surestimer l'importance des conséquences positives d'un choix, et sous-estimer les conséquences négatives. Inversement si on est d'humeur négative. Par exemple, cela peut se traduire par trouver plus d'arguments "pour" quand on est de bonne humeur, et se concentrer sur les arguments "contre" quand on est d'humeur négative.
L'état émotionnel change aussi la manière de traiter un problème : quand on est dans une humeur positive, on analyse la situation d'un point de vue global, sans regarder les détails et en prenant en compte ce qu'on sait déjà (stratégie de traitement heuristique - influence top-down) et quand on est dans une humeur négative, on analyse la situation point par point, un point à la fois (stratégie de traitement systématique - influence bottom-up), en faisant beaucoup attention aux détails et peu à ce que l'on connait déjà. A nouveau, ces effets disparaissent dès lors qu'on prend conscience que des émotions non liées à la situation influencent notre pensée, notre manière d'aborder un problème. En conséquence, l'état émotionnel influence également notre coopérativité : on a plus tendance à coopérer quand on est dans un état affectif positif. Ceci aidant donc tout ce que la coopérativité permet, à savoir la socialisation, mais aussi créer une sorte de zone proximale de développement où le savoir de l'un va aider l'autre à apprendre. 
Il faut néanmoins considérer des différences selon les émotions : la peur et la colère, bien que tous deux négatifs, ont des effets parfois opposés (sur le fait d'être pessimiste ou optimiste par exemple, la colère rendant plus optimiste et la peur plus pessimiste). Il y a également une différence de genre sur la manière de ressentir les émotions.

Les émotions après-coup
Les émotions induites par une décision existent, et peuvent grandement influencer l'humeur, même une fois que la décision a été prise. On a l'habitude de voir 2 émotions principales pouvant résulter d'une décision : le regret et la déception. La déception arrive quand les conséquences de notre choix ne sont pas celles que l'on attendait, et le regret, quand, même quand on a obtenu les conséquences recherchées par notre choix, on se rend compte que faire un autre choix aurait apporté aussi de bonnes choses, voir de meilleures. 

Les émotions anticipées
Anticiper le regret et la déception futur peut aussi altérer la manière dont on prend une décision (se dire qu'on le regrettera si on ne fait pas des études de psychologie peut aider à choisir la psychologie après le bac). Les décisions prises seront celles qui minimisent ces sentiments futurs supposés apparaitre après chaque choix (s'ils sont négatifs, sinon, on cherche à les maximiser)
Il y a un biais qui nous dit que dans le doute, il vaut mieux agir que ne rien faire, et on va donc toujours essayer de faire quelque chose. Par exemple, si un parent doit décider de vacciner son enfant, alors qu'il y a des risques fatals pour sa santé, il va quand même le vacciner, d'une parce qu'il a peur de regretter de ne pas l'avoir fait en cas de problème, et de deux parce que ne rien faire est plus difficile que de faire quelque chose. Cela va influence ce qu'on appelle l'utilité subjective (cf. article précédent de Glimcher, 2004) avec des éléments qui ne sont pas en rapport avec la situation elle même (est-il mieux de vacciner son enfant?).
Pour prendre une décision, on ne se base pas sur le regret et la déception future, toutes les émotions que l'on pense ressentir en prenant une décision peuvent influencer la décision, quand bien même elles ne sont qu'hypothétiques, on tend ainsi vers la décision qui, pense-t-on, va nous procurer le plus d'émotions positives. 
Le problème, c'est qu'en anticipant nos émotions futures dû à un choix ou à un autre, on peut facilement se tromper ! Ce qui va conduire à faire des mauvais choix, ou en tout cas pas les meilleurs ("sub-optimaux"). On se trompe soit parce qu'on se trompe réellement sur l'émotion qui va dériver d'une décision (on pense être heureux dans un mariage alors on dit oui, mais c'est pas dit qu'on le soit), soit on sous-estime l'influence de l'environnement futur, et on pense que notre état émotionnel sera la conséquence de notre unique choix actuel ("en me mariant, je serai heureux", certes, mais ton travail pourra très bien te tracasser, et du coup, une fois marié, tu ne seras pas heureux pour autant). C'est particulièrement possible de se tromper quand on doit prédire l'arrivée de sentiments positifs suite à une décision alors qu'on est, au moment de la décision, dans un état émotionnel négatif (et inversement).

La mémoire des sentiments passés
Les sentiments passés ne sont pas réellement autant pris en compte que nos sentiments actuels ou futurs. En fait, on ne retient que deux moments particuliers sur les sentiments passés : le moment le plus intense et la fin. Il n'y a pas d'influence du temps qu'on a ressenti une émotion, par exemple, ni des fluctuations de celle-ci. 
Pour exemple, on a plongé la main de participants dans une eau à 14°C, donc froide, engendrant une certaine douleur. On leur a demandé de tenir 60 secondes. On leur a ensuite demander de replonger la main dans un eau à 14°C, mais pendant 90 secondes, et pendant ces 90 secondes, la température de l'eau remontait, de sorte qu'il soit moins douloureux à supporter à la fin. On leur a demandé ensuite s'ils préféraient revivre le premier ou le deuxième plongement de main. Ils ont répondu le second, plus long pourtant, simplement parce qu'à la fin, ils se sont souvenu avoir moins mal, et que le pic était le même (même douleur pour 14°C dans les deux cas). Ce biais peut très clairement influencer nos choix dans le mauvais sens, en nous disant d'aller vers ce qui est plus intense (ou moins intense, si c'est une émotion négative), même si c'est bref... On préfèrera ainsi vivre une passion amoureuse de 2 mois qu'une histoire longue de 1 an, par exemple, parce que les sentiments seront plus intenses dans la passion amoureuse, et que le temps passé à être heureux (mais moins intensément) dans l'histoire longue n'influence pas la décision.


Source : Schwartz, N. (2000). Emotion, Cognition and Decision Making. Cognition and Emotion, 14 (4), 433-440

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A lire également à propos de la prise de décision : 
Glimcher et al. (2004). Neuroeconomie: L'alliance du cerveau et de la décision
Hsu, M., & al. (2008). Le juste et le bon : justice distribuée et encodage neuronal de l'équité et de l'efficacité
Bechara, A. (2004). Le rôle de l'émotion dans la prise de décision : étude des patients orbitofrontaux
A lire également à propos de l'émotion : 
Jackson (2012). La réponse cérébrale à la douleur d’autrui
Phelps, E. A., & al. (2006). L'émotion facilite la perception et aide l'orientation de l'attention Brosch, T. & al. (2007). Au delà de la peur : orientation de l'attention rapide vers les stimuli positifs

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